Antériorité ou profondeur critique ?
Cher collègue Mary Teuw Niane,
Je prends la liberté de vous répondre publiquement, non par goût de la controverse, mais parce que le sujet que vous abordez — l’antériorité de la raison en Afrique — mérite, me semble-t-il, une rigueur conceptuelle à la hauteur de son importance historique et politique. Nous ne parlons pas ici d’un simple débat académique : nous parlons de la matrice symbolique qui a servi, des siècles durant, à légitimer l’effacement intellectuel de notre continent.
Votre texte mobilise avec pertinence Léopold Sédar Senghor, relu à travers Souleymane Bachir Diagne, puis convoque Wole Soyinka et surtout Cheikh Anta Diop pour étayer la thèse d’une antériorité africaine de la rationalité scientifique. Sur le plan historique, les références aux papyrus mathématiques et aux circulations méditerranéennes sont justes. Mais je crains que l’argumentation demeure partielle, et par là même vulnérable.
Car la question n’est pas seulement de savoir si l’Afrique a produit des mathématiques avant la Grèce. La question est de comprendre pourquoi, malgré ces faits établis, l’Afrique a été exclue du récit universel de la Raison.
Et sur ce point, votre texte évite un passage obligé : Georg Wilhelm Friedrich Hegel.
On ne peut pas traiter sérieusement de la place de l’Afrique dans l’histoire de la Raison sans affronter frontalement l’architecture hégélienne de l’Histoire (lire l’éminent sociologue, Tamsir Samb à cet effet). Dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire, Hegel ne se contente pas d’ignorer l’Afrique subsaharienne : il la place hors du mouvement de l’Esprit. Elle devient le “monde sans histoire”, le lieu où la Raison ne s’est pas encore objectivée dans des institutions universelles. Cette exclusion n’est pas anecdotique. Elle structure la conscience européenne moderne.
Ce n’est donc pas une question de chronologie, mais de légitimité ontologique (validation étiologique). Tant que l’on ne déconstruit pas cette téléologie, affirmer l’antériorité africaine revient à corriger une note de bas de page sans toucher au texte principal.
Il en va de même pour Emmanuel Kant. Ce penseur majeur de la raison critique, développe parallèlement une anthropologie hiérarchisée des races humaines. L’universalité abstraite de la raison kantienne coexiste avec un doute explicite sur la capacité rationnelle des Africains. Cette tension n’est pas secondaire : elle a nourri l’imaginaire colonial européen.
Votre texte parle d’histoire des sciences. Il ne parle pas d’histoire des idées. Il évoque la circulation des savoirs, mentionnant Al-Khwarizmi, Ibn al-Haytham ou Omar Khayyam. Mais il ne questionne pas la manière dont l’Europe du XIXe siècle a reconfiguré cette circulation en un récit linéaire culminant avec elle-même. Or c’est précisément cette réécriture historiographique qui a confisqué symboliquement la paternité de la Raison.
Je me permets d’insister : notre combat ne consiste pas à substituer un centre africain à un centre européen. Il consiste à démonter la logique même du centre unique. Dire que « l’Afrique est le berceau le plus ancien de la rationalité humaine » peut sembler réparateur ; mais si nous conservons le modèle généalogique d’une source originelle exclusive, nous restons prisonniers du paradigme que nous dénonçons.
Dans le cadre de notre programme Épistémologies du Sud (Lachine Lab via son programme CLT-Ndukur), l’enjeu est plus ambitieux. Il ne s’agit pas seulement d’établir une antériorité égyptienne sur la Grèce. Il s’agit de pluraliser la rationalité elle-même, de montrer que les formes africaines de connaissance — juridiques, cosmologiques, politiques, technologiques — ont constitué des systèmes cohérents et opératoires, même lorsqu’elles ne prenaient pas la forme axiomatique que l’Europe a érigée en norme universelle.
Même l’axiomatique d’Euclid, souvent présentée comme l’acte fondateur de la démonstration rationnelle, s’inscrit dans une histoire plus vaste de pratiques mathématiques. Mais le véritable problème n’est pas Euclide. C’est l’usage idéologique qui a été fait de cette formalisation pour définir la rationalité en termes exclusivement européens.
Votre texte affirme avec force que reconnaître l’antériorité africaine n’est pas une revendication identitaire, mais un rétablissement historique. J’adhère à cette intention. Toutefois, sans analyse des fondations philosophiques qui ont produit l’exclusion de l’Afrique, cette rectification demeure incomplète. Elle risque d’apparaître comme une contre-affirmation plutôt que comme une déconstruction.
Nous intervenons aujourd’hui dans un espace public saturé de simplifications. Lorsqu’un mathématicien de votre envergure s’exprime sur la Raison, ses mots portent une autorité symbolique considérable. C’est précisément pour cela que la rigueur philosophique est indispensable. La question de la Raison est au cœur de la modernité politique, scientifique et morale. Elle a servi à justifier la colonisation, l’esclavage, la hiérarchisation des peuples. Nous ne pouvons pas la traiter uniquement sous l’angle de l’antériorité scientifique.
Il nous faut affronter la structure du nihilisme épistémique qui a décrété que l’Esprit avait contourné l’Afrique. Il nous faut démontrer que cette exclusion était une construction historique située, et non une vérité ontologique. Il nous faut produire un narratif africain capable de dialoguer avec Hegel et Kant sans complexe, mais avec une maîtrise conceptuelle égale ou supérieure.
Mon propos n’est pas de disqualifier votre contribution. Il est d’en souligner les limites stratégiques. Dans la bataille des idées, la précision conceptuelle est une arme. Nous ne pouvons pas nous contenter de rappeler que l’Afrique a précédé la Grèce ; nous devons expliquer pourquoi, malgré cette antériorité, elle a été déclarée extérieure à la Raison universelle.
C’est à cette profondeur critique que je nous appelle collectivement. Non pour polémiquer, mais pour élever le niveau de l’argumentation. Car si nous voulons replacer l’Afrique au cœur de l’étiologie de la Raison universelle, il nous faut dépasser la chronologie et affronter l’architecture philosophique qui a organisé son effacement.
Le débat mérite cette exigence.
Dr. Moussa Sarr (Un ancien Toulousain aussi).