Seguima Vision

L’ULTIME COMBAT

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Au village de Gëm dëgg[i] les hommes étaient forts, travailleurs et courageux, les femmes belles, charmantes et joyeuses tandis que les enfants, nombreux et sains, s’amusaient à longueur de journée, dans une insouciance édénique, mais leurs jeux étaient à la fois plaisir et éducation.

Dans ce village où on ne connaissait ni électricité ni eau courante, le peuple voyait dans la nuit noire avec de simples chandelles et buvait à satiété l’eau douce d’un fleuve élégant et poissonneux.

Dans ce village tout était à profusion. De ses vastes champs prometteurs en bonne saison, la population tirait manioc, haricots, arachides, mil, sorgho et maïs. Les vertes plaines offraient au pâturage à paitre sans nul effort. Vaches, chèvres et brebis produisaient du lait en abondance en plus d’une chair fraîche et saine. Moins par nécessité que par plaisir, on chassait et on  pêchait.

A la fin de la saison des pluies, dès que les récoltes étaient mises  dans les greniers, le village se mettait à briller de toutes ses couleurs. Les femmes organisaient des festivités pour s’éclater, se défouler ou se mettre en valeur.  Pour les hommes et surtout les robustes garçons, on passait la journée entre les gousses de haricot cuites sous la cendre chaude, les épis de mil ou de maïs sur le gril et la viande de brousse bien rôtie dans un four de fortune. Et on se régalait et on s’enjaillait ! Et puis la nuit, si on ne se mettait pas autour d’un feu géant pour deviser ou se raconter des histoires légendaires, on se dandinait au clair de lune sur le rythme des tam-tams au tempo endiablé, spontanément sortis des cases.  

Ah ! Le mbapat[ii], cette lutte traditionnelle qui engageait les jeunes, tout en sueur, les muscles tendus de leur vigueur sans aucune substance dopante. C’était l’occasion de bander les muscles, de mesurer sa force, de tester son agilité et d‘éprouver son courage.

Dans le gééw[iii], de jeunes lutteurs au corps plastique athlétiquement taillé au scalpel d’une nature forte et généreuse. Ils dansaient vigoureusement au son d’un tam-tam à l’écoute de leurs pas énergiques et cadencés, se lançant des défis les uns, les autres puis s’affrontaient sans tricherie ni procédure. Seul le grand combat, une par nuit, était systématiquement organisé. Il n’avait lieu que quand la terre était froide. Alors, des spectateurs venus de toute la contrée se mettaient dans une parfaite discipline autour du gééw pour regarder les plus grands, les plus forts et les plus talentueux s’affronter sans merci sous l’œil vigilant d’un arbitre dont la sagesse fait l’unanimité.

Il était de notoriété publique que, parmi les plus grands lutteurs de la contrée, Ňangȯor[iv] (Roi des serpents) était de loin le meilleur. Comme il avait fini de terrasser tous ses pairs, ne trouvant plus adversaire, il s’est mis à la retraite se limitant à donner de sages conseils aux lutteurs qui venaient lui demander conseil à la veille de leurs combats. A un moment, il avait formé une école de lutte pour initier les nouveaux arrivants dans l’arène. Depuis lors, il avait préparé beaucoup de jeunes lutteurs parmi lesquels, Liiru jàn (Petit du serpent) appelé simplement Liiru qui était son préféré. A celui-là, et à lui seul il avait assuré une formation spéciale. Il le réveillait à l’aube pour le mener aux entrainements, lui apprenait les techniques les plus élaborées et le soumettait à des exercices d’endurance de haut niveau. Enfin, il lui confia en secret, la formule magique qu’il prononçait pour terrasser les lutteurs les plus réputés de la contrée : Jiifiijaafa ma sempi guygi[v]. Grâce à la puissance magique que lui insufflait cette incantation, Ňangȯor soulevait les lutteurs les plus robustes et les plus pesants des arènes de la contrée. De Liiru, il avait fait incontestablement son dauphin. En plus de lui apprendre les techniques de lutte les plus sophistiquées en plus de la formule magique, il lui prenait la main et l’introduisait dans les antres les plus secrets du pays où se nichaient les arcanes du ténébreux mysticisme africain. Là, il fallait mettre le filleul dans le cœur des humains. Ňangȯor voulait que tout le peuple aimât Liiru jàn, pour qu’à l’occasion de ses futurs combats, tout le monde le supportât.

Ce fut fait, tant et si bien que la première fois que Liiru, paré des pagnes et des foulards de son unique épouse d’alors, (la nièce de Ňangȯor) se planta au milieu du cercle pour dire : « C’est moi Liiru jàn, le dauphin de Ňangȯor, le plus grand lutteur de tous les temps ! », de mémoire de Gëm dëggois, on n’a jamais entendu pareille clameur. Comme le tumulte de grosses vagues rugissantes se déversant sur le rivage, le vacarme produit par les hurlements de la foule déchirait les oreilles. Liiru ! Liiru ! Liiru ! Jamais dans ces arènes, on n’a constaté pareille unanimité dans l’approbation. Subitement, l’ancien suiveur de Ňangȯor était devenu le chouchou des jeunes et des femmes en même temps qu’il était adulé par les vieux. Pourtant, on ne l’avait jamais vu lutter. Il n’avait encore terrassé personne et rien en lui ne présageait ce fol amour qu’on lui manifestait. Il n’avait ni bagout ni charisme et il ne portait pas beau. Mais son aura il la devait à Ňangȯor qui avait fait ce qu’il fallait faire pour qu’il fût aimé de tous.

Son premier combat fut spectaculaire. Les préparations furent grandioses. Une semaine durant jusque dans les contrées voisines, il n’y en avait que pour ce combat Liiru jàn xaju buur[vi] (Le chien du roi). Le combat ne dura qu’un très court instant. Dès que l’arbitre eut sifflé, Liiru marcha sur son adversaire qui, surpris par l’audace et la célérité de son vis-à-vis, a tenté d’esquiver. Mal lui en prit. Liiru le saisit par le ngembb[vii] et, comme une grue de chantier, le souleva au point de détacher ses jambes du sol, tournoya avec lui comme une toupie avant de l’écraser au sol de la manière dont un pilon écrase le mil dans le mortier. Waaaaahhhhhhhhhhh ! Applaudissements, sifflements, cris de joie, danses … Bref, la surexcitation qui règne pendant les évènements grandioses.

A partir de ce jour, Liiru entama sa période de gloire. Très vite, il fit le tour des lutteurs. Il terrassa tout le monde, jusqu’au dernier, Coriace, le plus puissant et le plus talentueux qui habite dans le village voisin du nom de Kasara[viii] .

La bombance commença. Il commença par épouser la fille de Coriace, à deviser avec ses anciens adversaires et finit par déménager à Kasara où on lui construisit une bâtisse à la hauteur du grand champion qu’il était devenu. Puis, la tante de sa deuxième épouse lui dit un jour : « Mais toi ! Tu comptes en rester là ?

  • Comment ça Belle-tante ?
  • Tu te suffis de tes petites victoires ?
  • Il ne s’agit pas de petites victoires. J’ai vaincu tout le monde.
  • Ah ! Non ! Que du menu fretin. Le vrai adversaire de ton niveau, c’est bien Ňangȯor. Tu le sais bien.
  • Ah ! Non ! Tout sauf ça. Jamais je ne me mettrai dans un gééw pour affronter mon maitre. Je lui dois tout. »

Sans renoncer à son entreprise, Tante s’en alla expliquer le topo à la deuxième femme de Liiru qui lui répondit : « Reste tranquille. Ce combat aura lieu et il terrassera ce bougre de Ňangȯor. Pour qui se prend-il ? Croit-il qu’il est plus garçon que mon mari ? »

Résultat des courses, le combat eut lieu.

Ce jour-là, les dix-neuf villages de la contrée étaient là. Tout le monde ne pouvait pas trouver place dans l’arène. Par cercles concentriques, on entourait le lieu du spectacle. Un marché occasionnel était installé sur place. Les produits manufacturés les plus rares s’offraient au choix des acheteurs à bon prix. Charlatans et devins joueurs de cauris offraient leur service à ceux qui, dépassés par telle ou telle situation cherchaient à pénétrer les intentions divines. La pharmacopée traditionnelle aussi y prit quartier. Quel évènement !

L’arène était bondée comme un œuf. Au lieu de regarder les petits combats, les spectateurs supputaient sur l’issue du grand combat Ňangȯor contre Liiru. A l’unanimité, on était persuadé que Liiru, le jeune tumultueux, lutteur sans égal, allait terrasser son ancien maître. Le débat se situait ailleurs. Y aura-t-il une combine entre les deux ? Qui a intérêt à la combine ? Comment vont-ils effectuer cette combine de sorte que l’on ne pût démasquer leur complicité ? Certains ne croyaient pas à la combine et fustigeaient l’ambition démesurée de Liiru. D‘autres le traitaient de traitre qui, oublieux de tous les bienfaits de son maitre envers lui, décide de l’affronter publiquement.  On entendait des injures à l’endroit de Liiru ou des reniflements, des pleurs … On craignait la défaite de Ňangȯor. Quelle honte en perspective ?

Le soleil, fatigué de darder ses rayons ardents et violents, s’en allait las, vers son gîte à l’occident. Les deux lutteurs faisaient leurs dernières préparations pour l’ultime combat. Un moment lourd d’incertitudes, de craintes, de nervosité. Le cœur qui bat la chamade, un corps refroidi que l’on réchauffe par des mouvements saccadés…

L’arbitre fit signe aux lutteurs de se mettre en position de combat. Accompagnés chacun de son homme-fétiche, les deux lutteurs se rejoignirent au centre du cercle. L’arbitre siffla. Au lieu de sauter tout de suite sur son adversaire, le surprendre et le déstabiliser, Liiru changea de tactique. Ses nombreux conseillers, tous d’anciens adversaires, lui avaient conseillé de prendre son vis-à-vis au sérieux. Il initia donc le balancement des bras. Ňangȯor se mit à son rythme en balançant les bras avec tellement d’humilité dans le geste qu’on pouvait, à juste raison, avoir pitié de lui, son attitude montrant une frousse à peine dissimilée face à ce jeune fulgurant et astucieux.

Bientôt les choses sérieuses allaient commencer. L’arbitre venait de les exhorter à entreprendre des actions. Liiru esquissa une attaque à gauche, Ňangȯor l’y attendait. Il tenta par la droite Ňangȯor était là. Alors, poussé une fougue bovine, le plus jeune engagea une prise au corps et saisit son ancien maitre par le ngembb. Ňangȯor en fit de même. Ainsi, ils étaient là, courbés, chacun tenant d’une forte prise la ceinture de son adversaire. Liiru le poussa en essayant un croc-en-jambe. Ňangȯor recula et évita cette tentative. Les applaudissements, les cris et les sifflements fusaient. L’ambiance doubla l’entrain de Liiru qui, avec une force monumentale, souleva Ňangȯor, en disant « Jiifiijaafa ma sempi guygi ». Ce dernier qui avait décollé du sol par l’extraordinaire poussée musculaire de Liiru dit : « Jiifiijaafa ma daaneel bétéŋki gi[ix] » Et il le renversa, le plaquant au sol.

L’arbitre trouva Ňangȯor, à califourchon sur Liiru qui, immobile, les deux bras rassemblés au niveau de sa poitrine par son tombeur, était comme absent. Le ton dur,  Ňangȯor lui asséna : « La gloire ne fait pas le traitre, elle le révèle. Tu as toujours été traitre. »

Mbegaan Koduu

PS : Cher lecteur, le texte s’arrête là, poursuivez l’histoire.


[i] Lire gueume deugue Foi en la vérité

[ii] Séance nocturne de lutte traditionnelle organisée après les grandes récoltes par des villages au Sénégal

[iii] Grand cercle, plus spacieuse qu’un ring de boxe

[iv] Lire Niangaure

[v] Djiifiidiaafa je déracine le baobab

[vi] Lire khadiou boure

[vii] Lire Nguembe (pagne attaché à la ceinture dont les pans, passant par les aines, cachent efficacement les parties intimes des lutteurs sénégalais)

[viii] Lire Kassara Fatuité

[ix]Djiifiidiaafa je mets le fromager à terre.

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